mercredi 20 mars 2019

Saint Joseph dans la forêt Conte de Grimm


Il était une fois une mère qui avait trois filles. L'aînée était mal élevée et méchante, la puînée était déjà bien meilleure, même si elle avait aussi ses défauts, quant à la cadette, c'était une enfant bonne et pieuse. Mais leur mère était si étrange qu'elle préférait justement la fille aînée et ne pouvait souffrir la cadette. Pour cette raison, elle envoyait souvent cette pauvre fille dehors, dans une grande forêt, dans l'espoir de se débarrasser d'elle, car elle pensait qu'elle s'y égarerait et ne rentrerait plus jamais à la maison. Mais l'ange gardien de cette fillette, comme celui qui veille sur chaque enfant pieux, ne la quittait jamais et la ramenait toujours sur le bon chemin. Un jour, cependant, l'ange gardien fit semblant de ne pas être là, et l'enfant ne trouva pas le chemin pour sortir de la forêt. La fillette marcha sans relâche jusqu'au soir, et elle vit alors une petite lumière briller au loin. Elle courut dans sa direction et arriva devant une petite cabane. Elle frappa et la porte s'ouvrit sur une seconde porte à laquelle elle frappa également. Un vieil homme portant une barbe blanche comme la neige et à l'air vénérable lui ouvrit la porte. Ce n'était autre que saint Joseph. Il lui dit très gentiment: « Viens, chère enfant, assieds-toi sur ma chaise près du feu et réchauffe-toi. Si tu as soif, j'irai chercher de l'eau claire pour toi, mais je n'ai rien d'autre à manger ici, dans la forêt, que quelques petites racines qu'il te faudra d'abord gratter et faire cuire. » Saint Joseph lui tendit donc les racines; la fillette les racla bien proprement, puis elle sortit un petit morceau de galette et le pain que sa mère lui avait donnés pour la route. Elle mit le tout sur le feu, dans une petite marmite, et se prépara une purée. Quand celle-ci fut prête, saint Joseph dit à la fillette: « J'ai si faim, donne-moi donc un peu de ton repas. » L'enfant le fit bien volontiers et elle lui en donna plus que ce qu'elle garda pour elle, mais la bénédiction divine fit qu'elle fut rassasiée. Quand ils eurent mangé, saint Joseph lui dit:
- À présent, allons-nous coucher. Mais je n'ai qu'un seul lit; allonge-toi dedans et je me coucherai par terre, sur de la paille.
- Non, répondit la fillette, garde ton lit pour toi. La paille est bien assez moelleuse pour moi.
Mais saint Joseph prit l'enfant dans ses bras et la porta dans son lit, où elle fit sa prière avant de s'endormir. Le lendemain matin, en se réveillant, la fillette voulut dire bonjour à saint Joseph, mais elle ne le vit pas. Elle se leva et le chercha, mais elle ne le trouva nulle part. Elle aperçut finalement, derrière la porte, un sac qui contenait de l'argent et qui était si lourd que c'est tout juste si elle pouvait le porter, et sur lequel il était écrit que c'était pour l'enfant qui avait dormi là cette nuit. La fillette partit donc joyeusement avec le sac et arriva sans encombre chez sa mère. Et comme elle lui offrit tout l'argent, celle-ci ne put qu'être contente d'elle.
Le lendemain, la fille puînée eut envie d'aller, elle aussi, dans la forêt. La mère lui donna pour la route un morceau de galette bien plus grand et du pain. Elle connut exactement le même sort que sa sœur. Le soir, elle arriva dans la cabane de saint Joseph, qui lui tendit des racines pour qu'elle en fasse une purée. Quand celle-ci fut prête, il dit à la fillette:
- J'ai si faim, donne-moi donc un peu de ton repas.
- Tu n'as qu'à manger avec moi, lui répondit l'enfant.
Quand saint Joseph lui proposa ensuite son lit, en s'apprêtant à s'étendre sur la paille, elle lui dit: « Non, allonge- toi avec moi dans le lit: il y aura bien de la place pour deux. » Saint Joseph la prit dans ses bras, la déposa dans le lit et alla se coucher sur la paille. Le matin suivant, quand l'enfant se réveilla et chercha saint Joseph, il avait disparu, mais elle trouva derrière la porte un petit sac rempli d'argent. Il était grand comme la main et dessus, il était écrit que c'était pour l'enfant qui avait dormi là cette nuit. La fillette prit le sac et rentra chez elle en courant pour le donner à sa mère, mais elle garda quelques pièces pour elle en cachette.
Cela avait aiguisé la curiosité de la fille aînée, qui voulut aller à son tour dans la forêt le matin suivant. La mère lui donna autant de galette qu'elle voulait pour la route, du pain et aussi du fromage pour manger avec. Le soir, la fillette trouva saint Joseph dans sa cabane, de la même façon que ses deux sœurs. Quand la purée fut prête et que saint Joseph lui dit: « J'ai si faim, donne-moi donc un peu de ton repas », la fillette lui dit: « Attends que j'aie assez mangé, tu pourras manger ce que je laisserai. » Mais elle mangea presque tout et saint Joseph dut racler le bol. Le bon vieillard lui offrit ensuite son lit en disant qu'il irait s'étendre sur la paille: elle l'accepta sans protester et s'allongea dans le lit en laissant au vieil homme la paille dure. Le lendemain matin, quand elle se réveilla, il n'y avait nulle trace de saint Joseph, mais elle ne s'en inquiéta guère: elle cherchait derrière la porte le sac rempli d'argent. Elle eut l'impression qu'il y avait quelque chose par terre, mais comme elle n'arrivait pas bien à distinguer ce que c'était, elle se pencha et se cogna le nez contre cette chose. Mais la chose resta collée à son nez, et quand elle se releva, elle constata avec horreur que c'était un second nez qui était collé au sien. Elle se mit alors à hurler et à pleurer, mais rien n'y faisait, elle ne voyait que son nez, qui était si proéminent. Elle partit alors en courant, criant sans cesse, jusqu'à ce qu'elle rencontre saint Joseph qu'elle supplia tant et si bien qu'il eut pitié d'elle. Il accepta finalement de lui ôter ce nez et lui offrit deux pfennigs en prime. Quand elle rentra chez elle, le soir, sa mère l'attendait devant la porte et lui demanda: « Qu'as-tu eu en cadeau? » La fille mentit alors et répondit:
- Un grand sac plein d'argent, mais je l'ai perdu en route.
- Tu l'as perdu? Oh, mais nous allons le retrouver! s'exclama sa mère en l'attrapant par la main pour aller chercher le sac avec elle.
La fille se mit tout d'abord à pleurer. Elle ne voulait pas la suivre. Finalement, elle partit avec sa mère, mais sur leur chemin, tant de lézards et de serpents les attaquèrent qu'elles ne surent que faire pour leur échapper. La méchante fille finit par succomber sous l'effet de leurs piqûres, et ils piquèrent aussi la mère au pied, pour la punir d'avoir si mal élevé son enfant.

lundi 18 mars 2019

Et maintenant une histoire !


Le bâton de Saint Joseph (Légende bretonne)

La vieille Yvonne s’assit un jour près de son rouet et nous dit :
— Oui, mes enfants, le plus grand des saints du paradis, c’est saint Joseph. Écoutez bien ce que je vais vous raconter, et vous verrez si je vous ai menti.
Nous nous approchâmes plus près encore de mère Yvonne, et elle commença :
« Personne n’aimait Joseph Mahec, dans le pays de Kervéh qu’il habitait ; aussi vivait-il solitaire dans une cabane délabrée. On disait que le soleil lui-même avait tellement en horreur Joseph Mahec, que jamais il ne projetait ses joyeux rayons sur sa maisonnette enfumée !
Un soir de mars où Joseph Mahec allait pénétrer dans sa cabane, il se sentit tirer légèrement par le pan de son habit. Il se retourna surpris, presque en colère, car il n’était point accoutumé à ces manières. On le fuyait, mais on ne le touchait pas. Derrière lui était un vieillard courbé sous le poids des années et de la misère. Des cheveux blancs, une longue barbe, des traits vénérables prévenaient en faveur de cet inconnu, en dépit de ses pauvres habits. Mais Joseph Mahec n’avait de pitié pour personne. Il regarda à peine cet étranger dont le front avait pourtant un doux rayonnement emprunté sans doute à la résignation de son âme.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il brusquement.
— Assistez-moi, dit le pauvre homme.
Mahec partit d’un grand éclat de rire.
— Est-ce que j’assiste quelqu’un, moi ?… Ne savez-vous pas que l’on m’appelle le Hibou ? Je fais du mal tant que je peux, et jamais de bien à personne. Hors d’ici !
— Mon bon Monsieur, par pitié, dit-il, en joignant ses mains décharnées et tremblantes. Parfois une bonne œuvre peut assurer le salut éternel…
— Je veux la paix, à la fin ! s’écria Mahec. Va-t-en d’ici, ou je te…
— Mon ami, pour l’amour de Saint Joseph, dit encore le pauvre vieux, en retenant doucement le bras de Mahec.
— Ça, c’est différent, dit celui-ci ; saint Joseph, c’est mon patron, comme disent les dévots. J’aime ce saint-là, parce qu’au moins sa place au paradis, il ne l’a pas gagnée en fainéant.
Joseph Mahec tendit à l’inconnu son gros bâton noueux.
— Tenez, dit-il, de sa voix rude, prenez ce penn-baz 1 ; vous n’avez pas les jambes bien solides il servira à assurer votre marche, et si vous rencontrez quelque malfaiteur, vous pourrez vous défendre contre lui.
Le vieil étranger prit le bâton ; son regard s’éclaira d’une douce lueur et un radieux sourire vint à ses lèvres.
— Joseph Mahec, dit-il, Dieu ne laisse pas sans récompense un verre d’eau froide donné en son nom. Au revoir et merci !
Plusieurs années s’écoulèrent. Joseph Mahec mourut. Il mourut comme il avait vécu…
Il revenait à sa cabane ; soudain ses jambes plièrent sous lui. Il voulut appeler, mais aucun son n’arriva à ses lèvres. Par un dernier effort, un cri rauque s’échappa de sa poitrine et ses lèvres articulèrent ces trois mots : « O saint Joseph ! »
Joseph Mahec est transporté dans les régions éternelles. Deux portes s’offrent à ses regards : l’une est sombre et pleine d’horreur, l’autre étincelle des feux de mille pierreries. Le nouveau venu s’en va frapper à la porte étincelante.
— Qui êtes-vous ? demanda le glorieux pêcheur de Galilée, portier du Ciel.
— Joseph Mahec, répondit l’arrivant d’une voix timide.
— Je ne vous connais pas, dit saint Pierre.
Rejeté du paradis, Mahec n’avait d’autre parti à prendre que de frapper à la porte sombre. Il ne pouvait se décider… Or c’était justement le dix-neuvième jour de mars, fête de saint Joseph, que Joseph Mahec avait été jeté de la vie dans l’éternité. Au moment où la main de feu de Satan allait étreindre sa proie, une voix lui dit :
— Arrière, maudit ! Et Mahec vit la douce et placide figure d’un vieillard dont le front était ceint d’un nimbe d’or.
— Que faites-vous là, mon ami ? demanda le Saint à Mahec.
— Saint Pierre me refuse la porte du paradis… alors je vais en enfer…
Le Saint présenta au malheureux pécheur un bâton qu’il tenait à la main.
— Reconnaissez-vous ce bâton ? demanda-t-il.
— C’est le mien, s’écria Mahec.
— Une bonne action n’est jamais perdue. Frappez à la porte du paradis avec ce bâton et saint Pierre vous ouvrira.
Mahec heurta de nouveau à la porte garnie de pierreries avec son bâton, cette fois. Saint Pierre parut.
— Encore vous ? dit l’apôtre. Ne vous ai-je pas dit qu’ici vous n’aviez pas d’amis ?
— J’ai saint Joseph, mon patron, reprit timidement Mahec.
— Saint Joseph est absent…
Mais saint Pierre n’en dit pas davantage. Ses yeux tombèrent sur le bâton que le nouvel arrivant tenait à la main. Une branche de lis d’une admirable blancheur venait de s’y attacher !
— Le bâton de saint Joseph ! s’écria saint Pierre. Entrez, entrez, mon ami ; ici tout le monde obéit à saint Joseph, tout lui est soumis. Entrez et jouissez du bonheur des élus.
Mahec franchit la porte étincelante, et sa voix qui, à la dernière heure, avait su dire ce mot : « Joseph !» se mêla à celle des Bienheureux qui, pour toute l’éternité, répètent ses louanges.
Vous voyez, enfants, ajouta la vieille Yvonne, en arrêtant son rouet, si j’avais raison de vous dire que saint Joseph est le plus grand Saint du paradis. »


samedi 16 mars 2019

Le mur de sucre Auteur : Diethelm, P. Walther

La petite Thérèse était une charmante enfant, aux yeux bleus rayonnants, aux joues roses et aux longues tresses ! Vraiment, on ne pouvait s’empêcher de l’aimer. Disons plutôt : on n’aurait pu s’empêcher de l’aimer, s’il n’y avait pas eu une chose : les mains de cette petite Thérèse ! Ses mains ? Qu’avaient-elles de particulier ? N’étaient-elles pas propres ? Pour sûr, elles l’étaient : sa maman s’en occupait quand elle revenait de l’école ou du jeu et devait se mettre à table. Il fallait alors laver ces mains fort longtemps avec du savon, et même avec la brosse si c’était nécessaire, jusqu’à ce qu’elles fussent propres comme un sou neuf.
Mais il y a avait tout autre chose : c’est que ces mains avaient des doigts trop longs, qui fourraient partout. Ils trouvaient toutes les sucreries de la maison. Hélas, les mains de la petite Thérèse volaient ! Qui l’aurait cru ! Mon Dieu !… tout ce que ces mains avaient déjà attrapé ! Du sucre surtout, et encore du sucre, et toujours du sucre ! S’il y avait eu encore des magiciens et des sorcières, il y a bien longtemps que cette enfant aurait été punie. Ils auraient certainement transformé notre petite Thérèse en un pain de sucre. Mais comme il n’y avait plus de magiciens ni de sorcières, Thérèse volait tant et plus. Elle croquait du sucre par ci, du sucre par là. Elle en croquait à tout moment, en cachette de sa maman.
Combien de fois déjà, sa mère l’avait-elle surprise dans sa détestable gourmandise ! Elle l’avait souvent avertie et punie. Quand on la reprenait, elle pleurait et promettait de se corriger. Pourtant, quelques jours plus tard, les mains incorrigibles avaient de nouveau touché au sucre défendu et la petite bouche gourmande s’en était délectée.
La maman attendait une occasion favorable pour corriger l’enfant de ce vilain défaut. Comme la petite Thérèse allait se préparer à sa première communion, un jour, sa maman la prit à part et lui dit : « Ma chère petite Thérèse, le moment est venu de te préparer à recevoir Jésus. Tu as l’occasion de montrer maintenant ce que tu préfères : Jésus ou le sucre que tu voles. Tu sais, ma chérie, chaque fois que tu ne sais pas surmonter ta gourmandise, tu mets Jésus de côté, tu le repousses. Vois-tu combien c’est honteux, méchant de ta part. Tu sais si bien être une enfant aimante, quand tu le veux ; ainsi, ma petite Thérèse, tu vas surmonter ta gourmandise, afin que le bon Jésus te pardonne, oublie tes vilaines fautes et vienne avec joie dans ton cœur bien préparé. »
C’est ainsi que la maman avait parlé à sa petite Thérèse. Et l’enfant avait mis sa main dans celle de sa maman et avait promis de ne plus être gourmande. Vraiment, Thérèse prit la chose au sérieux et mit tout son cœur à tenir sa promesse.

Pendant longtemps, la petite Thérèse avait été très fidèle, bien qu’elle eût brûlé d’envie de goûter au sucre défendu. Ses mains s’étalent souvent tendues vers l’armoire où il était enfermé. Mais toujours elle les avait retirées à temps, car elle ne voulait pas mettre Jésus de côté.
Tout paraissait bien aller, lorsqu’un jour, le sucrier si tentant se trouva près d’elle. L’eau lui en monta à la bouche si fort qu’elle oublia sa belle promesse. Vite, vite ses petits doigts s’emparèrent de la friandise, le sucre disparut dans la bouche gourmande.
En ce moment la maman entra. Elle ne dit pas un mot, lorsqu’elle vit la petite voleuse devant le sucrier. Mais son regard était si triste, et elle avait l’air de dire : « Oh ! n’as-tu pas honte, mon enfant ? Alors que tu vas bientôt recevoir Jésus. Tu n’as pas pour lui plus d’amour et de bonne volonté que cela ? Thérèse, Thérèse. Où vas-tu ?… »
Comme elle eut honte, la petite Thérèse ! Comme jamais dans sa vie ! Le soir dans son lit, elle ne pouvait se calmer, et, le cœur gros, elle pleurait à chaudes larmes, à cause de se faute. Bien que sa maman ne l’eût pas punie, ni même grondée. Mais elle ne l’avait pas embrassée et ne lui avait pas dit « Bonne nuit ». Cela lui faisait plus de peine que la plus sévère des punitions. Oh ! comme elle souffrait en son cœur !
L’enfant s’endormit enfin, de grosses larmes sur les joues. Et voilà qu’elle eut un rêve. N’était-ce pas son ange gardien qui le lui envoyait pour son bien ? Il connaissait sa protégée et savait que c’était une enfant de bonne volonté, mais faible. Thérèse rêva du jour de sa première Communion, et voici comment :
Sur le chemin de l’église. Thérèse marche toute seule, vêtue de sa robe blanche et portant la couronne de première communiante. Au loin, elle entend sonner les cloches, joyeuses et solennelles, comme aux jours de première Communion. À chaque son, le divin Ami des enfants semble dire : « Mes enfants, je vous attends et je me réjouis de me donner à vous. »
La petite Thérèse entend les cloches et se hâte, car elle ne veut pas être en retard. Elle monte la colline presqu’en courant. De là-haut on peut déjà voir l’église.
La voilà arrivée au sommet. Mais… que se passe-t-il ? Terrifiée, elle s’arrête. Elle regarde à droite. Elle regarde à gauche, elle regarde en face… ! Où donc est l’église ? Elle n’est plus là ! De la tour de l’église les cloches appellent encore, cependant l’église a disparu. Un mur énorme traverse la vallée. Il est si haut, si haut que seule la fine pointe du clocher le dépasse.


Quel méchant mur ! La petite Thérèse se trouve là-devant, ne sachant que faire ! Elle voudrait pourtant entrer à l’église où Jésus l’attend et l’appelle. Inquiète, elle cherche une porte, qui lui permette de passer. Mais elle ne voit aucune porte. Rien ne paraît qu’un mur géant, et derrière lui, les cloches semblent répéter : « Mes enfants. Je vous attends, Je me réjouis de me donner à vous… »
Impuissante, la petite fille reste un instant debout, en face de ce mur. Peu à peu les cloches ont cessé de sonner : tout est redevenu silencieux. Le petite Thérèse se rend compte qu’elle a manqué son jour de première communion. Elle ne recevra pas Jésus comme les autres enfants qui sont à l’église en ce moment.
Une peine profonde emplit son âme. Il lui semble, que son petit cœur doit cesser de battre et qu’elle va mourir de chagrin. Manquer à l’appel de Jésus ! Quel enfant supporterait un tel malheur !
Bientôt les cloches recommencent à sonner. « C’est pour l’élévation, se dit Thérèse. Après l’élévation vient la communion. Alors, tous les enfants peuvent aller à Jésus, tous excepté moi, à cause de ce gros mur qui me barre le chemin. Oh ! le vilain mur ! » Thérèse le regarde de plus près. Il a l’air drôle, ce mur ! Quelles drôles de pierres : toutes sont comme d’immenses blocs blancs et brillants, on dirait qu’ils sont de sucre. Thérèse les tâte… Ils sont de sucre, en effet !
Pauvre, pauvre petite Thérèse ! Elle comprend à présent ; elle est devant le mur qu’elle a elle-même élevé ! Ce qui lui barre le chemin pour arriver à Jésus, ce sont les nombreux morceaux de sucre qu’elle a volés pendant sa vie. Tous ces morceaux réunis sont devenus un grand mur !
À peine, la petite Thérèse a-t-elle vu de quoi il s’agit, qu’elle tremble et pousse un cri. Ce cri est désolé, comme seul le peut être celui d’un grand pécheur qui paraît devant Dieu et apprend qu’il est perdu pour toujours.
À ce cri, la fillette se réveille et se frotte les yeux gonflés par les larmes. Se maman est auprès du lit. Elle a entendu le cri de l’enfant et elle est accourue aussitôt. Qu’a donc son enfant ? Un rêve effrayant peut-être !
Pour calmer sa fillette, elle la prend dans ses bras. Thérèse sanglote ; entre ses sanglots elle essaye de dire sa peine à sa maman. Celle-ci la rassure : « Mon enfant, ce n’est qu’un rêve qui t’a fait peur ! Calme-toi, ce n’est rien. »
La petite Thérèse secoue la tête. « Oh, non ! Maman, ce n’est pas un rêve. Le vilain mur est là. Il me barre la route qui conduit à Jésus. Maman, Maman, tu verras. Je ne prendrai plus jamais du sucre ! Non, plus jamais ! »

En silence, la mère presse l’enfant sur son cœur et remercie le Bon Dieu. Elle comprend que sa petite a reçu une grande grâce.
C’était le vendredi saint. La croix repose sur les marches de l’autel. Le bon Jésus y est suspendu et souffre horriblement. Les premiers communiants en rangs viennent baiser les saintes plaies. Avec quel recueillement et quel respect ils le font, pour consoler le Sauveur souffrant. Après s’être relevés, les enfants s’en vont déposer le billet de leurs sacrifices dans une petite corbeille. Ces sacrifices sont leur offrande de carême. Ils veulent ainsi se préparer avec plus de soin encore au jour de la première communion.
Parmi les petits billets il y en avait un sur lequel on pouvait lire : « J’ai pris le thé sans sucre pendant tout le carême. » C’était le billet écrit par la petite Thérèse.
Comme elle a généreusement combattu son défaut, et par quel sacrifice ! Jésus qui lit au fond des cœurs jette sur la généreuse enfant un regard plein d’amour et, ses mains transpercées se tendent vers elle pour la bénir. D’avance Notre Seigneur se réjouit ; car dans quelques semaines, ce sera la première communion de tous ces chers enfants. La petite Thérèse pourra elle aussi recevoir Jésus, car il n’y aura aucun mur cette fois pour lui barrer la route. Et le Cœur de Jésus s’ouvrira tout grand pour elle, et pour les autres premiers communiants de la paroisse.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9, 28b-36


Transfiguration

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait. Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu.

Explication de l'évangile (Saint Luc 9,28b-36)

1) Combien de disciples Jésus emmène-t-il avec lui sur la montagne pour prier ? Lesquels ? Jésus emmène avec lui 3 disciples : Pierre, Jean et Jacques.
2) Que se passe-t-il d'étrange, lorsque Jésus se met à prier ? Le visage de Jésus prend un aspect différent, il change ainsi que son vêtement : « L’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante ». On appelle cela la Transfiguration de Jésus (= étymologiquement « changement de figure, modification »).
3) Qui apparaît ensuite ? Deux hommes parlent avec Jésus ; il s'agit de Moïse et Elie, deux grandes figures de l'Ancien Testament (l'un est le libérateur du peuple hébreux qui était esclave en Égypte, l'autre est un prophète). Il s'agit vraiment d'une apparition, puisqu'ils sont « apparus dans la gloire », afin de parler avec Jésus de sa mort prochaine sur la croix à Jérusalem.
 4) Que propose Pierre qui a assisté à cette scène avec ses deux compagnons ? Il propose à Jésus de faire trois tentes : une pour Jésus, une pour Moïse et une pour Elie.
 5) Quel autre phénomène étrange effraie les disciples, pendant que Pierre parle ? A quel autre moment de la vie de Jésus assiste-t-on à une scène semblable ? Une nuée arrive, les enveloppes et une voix se fait entendre. : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » On peut mettre cette scène en parallèle avec celle du baptême de Jésus dans laquelle une colombe apparaît et une voix proclame : « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon amour !» Dans les deux textes, Dieu révèle que Jésus est son fils, qu'il l'aime et l'a choisi. Mais ici, dans cet évangile, Dieu va plus loin, il demande aux hommes d'écouter son fils. Le message de Jésus doit être pris en compte, il est le Fils de Dieu, il parle en son nom.
6) Qu'arrive-t-il après ce phénomène ? Jésus est de nouveau seul, Moïse et Elie ont disparu et les disciples gardent le silence sur ce qu'ils ont vu et entendu.



Petit commentaire

Deuxième dimanche de carême: Luc 9: 28b-36

Suivre Jésus n’est pas toujours démarche facile. Nous sommes parfois accablés de sommeil et même saisis de frayeur nous aussi. Mais le visage lumineux et transfiguré du Christ peut nous aider à venir à bout de ce qui ralentit ou freine notre marche. C’est pourquoi nous déposons les obstacles de nos doutes au pied de la croix afin qu’ils soient transformé en joie d’un bonheur si intense ou comme un moment d’éternité, donc en forces pour vivre notre quotidien jusqu’au bout.

Aujourd'hui, nous suivons Jésus sur une montagne pour changer de perspective. Nous voyons Jésus différemment et nous-mêmes. Nous nous tenons aux côtés de nos ancêtres dans la foi par notre baptême. À la lumière du visage de Jésus, voyons nos propres vies et la guérison à laquelle nous aspirons, la miséricorde que nous recherchons dans la foi.

Ce qui est arrivé aux trois apôtres ressemble beaucoup à ce qui nous arrive à tous. Il y a des moments privilégiés où sans préavis, nous voyons clair. Alors la lumière nous inonde, puis bien souvent l'instant d'après nous retombons dans les ténèbres de l'incompréhension. C'est alors qu’il nous faut choisir de croire aux paroles que nous avons entendues et qui nous ont désigné ce Jésus comme le Fils de Dieu. C’est tout le sens de cet Évangile qui vient nous réconforter en ce deuxième dimanche de Carême : la Passion et la mort du Christ n’est pas le terme de ce chemin ! L’aboutissement c’est le matin de Pâques où Jésus ressuscite avec son corps glorieux. C’est l’espérance de tout chrétien quand nous pourrons le voir tel qu’Il est !

jeudi 14 mars 2019

CONTES Le soleil, le froid et le vent


Étant donné que tout peut arriver dans les contes, même les choses les plus inattendues, on ne s'étonnera pas si, un jour, le soleil, le froid et le vent partirent ensemble en voyage.
Un mot en entraînant un autre, ils commencèrent à deviser sur le point de savoir qui était le plus fort en ce monde. Le soleil déclara aussitôt :
- Tout le monde me sait gré d'apporter la lumière et la chaleur. Mais je sais aussi être torride. C'est pourquoi l'on me craint. Je suis donc le plus fort.
- Ne te vante donc pas ! - répliqua aussitôt le froid. - Quel pouvoir as-tu en hiver? A cette époque, il faut voir comme on me redoute ! J'ai donc un avantage sur vous.
Ces deux-là continuèrent à fanfaronner. Seul, le vent ne souffla mot, tout en les écoutant avec attention. Ils ne furent pas longs à rencontrer en chemin un paysan qui revenait de la ville. Dès qu'il les aperçut, l'homme ôta son bonnet et se prosterna devant eux.
- Tu vois ? - dit le soleil, quand ils eurent dépassé le paysan, - il se prosterne devant moi car je suis le plus fort.
Mais le froid sourit ironiquement :
- C'est ce qu'on dit. Ce salut m'était peut-être destiné... As-tu remarqué le regard effrayé de cet homme ?
Ils auraient polémiqué encore longtemps si le vent n'avait eu soudain une bonne idée.
- Hé ! Monsieur ! - lança-t-il au passant. Quand celui-ci se fut retourné vers eux, le vent ajouta :
- Qui as-tu plus précisément salué ? Le soleil, le froid ou moi ?
Le paysan les regarda bien. Le froid se renfrogna. Le soleil montra son plus beau sourire, mais ses yeux brillaient comme deux charbons ardents. Seul, le vent ne fit aucun effort particulier. Il se contenta de souffler sur le chemin un air qui s'était rafraîchi au contact du froid et refroidissait même l'ardeur du soleil.
- C'est devant toi que je me prosterne, joli vent, - dit le paysan sans avoir besoin de longtemps réfléchir.
Naturellement, cette réponse n'eut l'heur de plaire ni au soleil ni au froid.
- Tu ne connais pas encore notre force ! - crièrent-ils avec colère. Et, avant que le pauvre homme n'ait pu protester, le soleil bondit dans le ciel et se cacha derrière les nuages, tandis que le froid courait à toutes jambes vers la forêt qui se dressait à l'horizon.
Seul, le vent demeura près du paysan et lui dit :
- N'aie peur de rien et va-t'en chez toi tranquillement. Si l'un de ces deux-là cherche à te nuire, il te suffit de m'appeler et je viendrai à ton secours. Je sais comment m'y prendre avec eux...
Là-dessus, le vent poursuivit son chemin, et le paysan rentra chez lui.
Il aurait sans doute oublié l'incident si, cette année-là, l'hiver n'avait été aussi soudain. Il gela à pierre fendre. Le pauvre homme ne put mettre le nez dehors sans risquer qu'il se transforme aussitôt en glaçon. Bientôt, le bois manqua dans le chalet. Le jour où le paysan brûla sa dernière bûche, le froid commença à sévir dans sa chaumière.
- Je suis venu te montrer qui est le plus fort ! - cria-t-il en faisant trembler les portes.
De peur et de froid, le sang se figea dans les veines du paysan, tandis que des griffes de glace s'abattaient sur la pièce. Au dernier moment, l'homme se souvint de ce que lui avait dit le vent et il commença à prier :
Vent, joli vent,
Viens à mon aide !
Le froid me prend,
La mort me guette.
Dépêche-toi,
Je meurs de froid !
Mais le froid poussa encore deux fois la porte avant de repartir vers la forêt. Terrifié, le paysan en eut des chandelles de glace au bout de ses moustaches et il commença à soupirer et à se lamenter. Heureusement, une brise tiède souffla de la porte entrouverte et le pauvre homme sentit que son sang se remettait à circuler.
À partir de ce jour, le froid ne se montra plus dans la chaumière et le paysan ne fut pas long à oublier l'incident. Puis vinrent le printemps et l'été. Il y avait fort à faire dans les champs et les prés. Le paysan ne rentrait chez lui que tard le soir, tout en nage et fatigué.
Un jour, à midi, alors qu'il ratissait le foin, le soleil brillait avec une telle force depuis le matin qu'il semblait à l'homme que l'astre descendait sensiblement du ciel comme pour le brûler et le consumer tout à fait. Il en laissa tomber son râteau de désespoir, se prosterna au sol et appela :
Ô vent joli,
Prends donc pitié !
Le soleil luit,
Je suis brûlé.
Le soleil cuit,
Je suis rôti !
Cette fois, à l'instant où le paysan allait s'évanouir, une brise fraîche passa sur son visage. Et, bien que le soleil brillât de toutes ses forces, ses rayons perdirent de leur intensité. Le pauvre homme se releva, reprit son râteau et se remit au travail.
Depuis, ni le soleil ni le froid n'essayèrent plus de lui faire du mal. Et le paysan se félicita d'avoir justement estimé que le vent était le plus fort.


lundi 11 mars 2019

L'HISTOIRE DES TROIS SOURDS (CONTE CONGOLAIS)


C'est l'histoire d'une femme. Elle était sourde, tellement sourde qu'elle n'entendait rien. Tous les matins, elle portait son enfant sur son dos et se rendait à son champ. Elle avait un immense champ d'arachides. Et un matin qu'elle était là, tranquillement à travailler dans son champ, arrive un monsieur. Un monsieur tellement sourd qu'il n'entendait rien. Et ce monsieur cherchait ses moutons. Écoutez bien ! Il s'adressa à la dame : « Madame, je cherche mes moutons, leurs traces m'ont conduit jusqu'à votre champ. Est-ce que vous ne pourriez pas m'aider à les retrouver ? D'ailleurs, on les reconnaît bien, mes moutons. Parmi eux, il y a un mouton blessé. Madame, si vous m'aider à retrouver mes moutons, je vous donnerai ce mouton blessé, vous pourrez toujours vous en servir. »

Mais elle, n'ayant rien entendu, rien compris, a pensé que le monsieur lui demandait juste jusqu'où allait son champ. Elle se retourna pour lui dire :

« Mon champ s'arrête là-bas. »

Le monsieur a suivi la direction indiquée par la dame et par un curieux hasard trouva ses moutons en train de brouter tranquillement derrière un buisson. Tout content, il les rassembla et vint remettre à la dame le mouton blessé. Mais celle-ci, n'ayant rien entendu, rien compris, pensa que le monsieur l'accusait d'avoir blessé le mouton. Alors elle se fâcha :

« Monsieur, je n'ai pas blessé votre mouton. Allez accuser qui vous voulez mais pas moi. D'ailleurs des moutons, je n'en ai jamais vu. »

Quand il vit que la femme se fâchait, le monsieur pensa qu'elle ne voulait pas ce mouton mais un mouton plus gros. Et à son tour, il se fâcha :

« Madame, c'est ce mouton que je vous ai promis. Il n'est pas du tout question que je vous donne le plus gros de mes moutons. »

 Tous les deux se fâchèrent à tel point qu'ils finirent par arriver au tribunal.

Le tribunal, dans cette Afrique d'il y a longtemps, se tenait sur la place du village, à l'ombre d'un grand arbre, l'arbre à palabres, le plus souvent un baobab. Le juge qui était en même temps le chef du village était là, entouré de tous ces gens qu'on appelle les notables.

La dame et le monsieur arrivèrent tout en continuant leur querelle. Après les salutations, c'est elle qui parla la première :

« Ce monsieur m'a trouvé dans mon champ et m'a demandé où mon champ s'arrêtait. Je lui ai montré et j'ai repris mon travail. Il est parti et est revenu quelques instants après avec un mouton blessé, m'accusant de l'avoir blessé. Or, je jure que des moutons, je n'en ai jamais vu. Voilà pourquoi on est ici, monsieur le juge. »

Ce fut le tour du monsieur :

« Je cherchais mes moutons, dit-il, et leur traces m'ont conduit jusqu'au champ de cette dame. Je lui ai dit que si elle m'aidait à retrouver mes moutons, je lui donnerai l'un d'entre eux, mais j'ai bien précisé le mouton blessé. Elle m'a montré mes moutons et je lui ai donné le mouton blessé. Mais elle veut un mouton plus gros. Pensez-vous que je vais lui donner le plus gros de mes moutons à deux pas de la fête des moutons ? »

Le juge se leva. Il était aussi sourd qu'un pot. Tellement sourd qu'il n'entendait rien. Et quand il a vu l'enfant sur le dos de sa mère, il a pensé qu'il ne s'agissait que d'une petite querelle de ménage. Alors, il s'adressa au monsieur :

« Monsieur, cet enfant est votre enfant. Regardez d'ailleurs comment il vous ressemble. A ce qu'il me semble, vous êtes un mauvais mari. Et vous, Madame, des petits problèmes comme cela, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici les étaler devant tout le monde. Rentrez chez vous ! Je souhaite que vous vous réconcilier. »

Ayant entendu ce jugement, tout le monde éclata de rire. Et le rire contamina le juge, la dame et le monsieur. Que firent-ils ? Ils éclatèrent de rire à leur tour, bien que n'ayant rien compris.
Le conte pose la question : Lequel de ces trois est le plus sourd ?

 La leçon : Il vaut mieux ne pas se dépêcher de donner une réponse. On conseille, quelque part en Afrique, d'avoir le cou aussi long que celui du chameau, afin que la parole, avant de jaillir, puisse prendre tout son temps.
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Source :
« Les plus beaux contes africains » recueillis par Guelord Grembo

samedi 9 mars 2019

Le mois de Mars conte


Mars est un mois qui n’a pas un bon nom.
En fait, les gens le croient un peu fou mais en réalité, Mars est comme un jeune garçon quelque peu inconstant tel Jean qui rit ou Jean qui pleure. A certains moments, il fait très beau, à d’autres, il fait tempête. Il ne faut jamais s’y fier et nul ne peut jamais prévoir ce qu’il nous réserve comme surprises.
Pour vous faire connaître son caractère, je vais vous raconter l’histoire de Mars aux prises avec un berger ou mieux encore, un berger aux prises avec Mars.
Alors qu’il s’en allait faire paître son troupeau de moutons, un berger rencontra Mars sifflotant et tout guilleret en ce début de mois. Il venait de succéder à Février et il était heureux d’être là.
- " Bonjour pasteur, dit le mois nouveau. Vers quels verts pâturages t’en vas-tu avec tes moutons ? "
- " Aujourd’hui, répond le vieil homme, je vais dans la montagne. "
- " C’est très bien ! " lui dit Mars avec une étincelle coquine dans le regard.
Mais le pasteur qui est un très vieil homme plein d’expérience se méfie et comprend sans peine les intentions de Mars. Au lieu de monter dans la montagne, il s’en va dans la plaine.
Le soir en rentrant vers la bergerie, il rencontre Mars trempé des pieds à la tête et avec les cheveux en bataille.
- " Alors, quelles nouvelles de cette journée ? " demande Mars au pasteur.
- " Rien de bien spécial. Je suis allée dans la plaine et il a fait un temps superbe. ".
Mars se mord les lèvres pour ne rien dire et avec son plus joli sourire il demande au pasteur :
- " Et demain ? Où comptes-tu aller ? "
- " Demain ? Je retourne dans la plaine. L’herbe est grasse et mes brebis semblent l’apprécier. "
- " Tu fais bien. " dit le jeune homme sur un ton malicieux.
Le lendemain matin, Mars se précipite vers la plaine afin d’y faire une tempête. Mais notre pasteur au lieu d’aller dans la plaine, grimpe dans la montagne avec son troupeau. Le soir, lorsqu’il retrouve Mars, celui-ci est tout refroidi. Mais il essaye de n’en laisser rien paraître. Il lui demande sur un ton suave :
- " Et alors, aujourd’hui ? Comment cela a-t-il été ? "
- " Aussi bien que possible. Je suis allé sur la montagne et il y avait un très beau soleil. "
Mars fait la moue.
- " Et demain ? Où iras-tu ? " demande-t-il ?
- " Demain, je retourne dans la plaine ; j’ai vu ce soir certains nuages derrière la montagne et il se pourrait qu’il pleuve. Je ne veux pas prendre de risques. "
- " Bien pensé ! " dit le jeune homme.
Le jour suivant il va donc dans la plaine pour y faire des bourrasques alors que notre berger grimpe allègrement dans la montagne avec ses moutons. Cela dure pendant trente jours et jamais Mars ne parvient à surprendre le pasteur avec une bonne averse.
Le soir du trentième jour, le pasteur dit à Mars :
- " A présent, il n’y a plus à se méfier du temps. Demain Avril commence et je peux dormir tranquille. J’irai dans la montagne. A présent, le temps est bon. On va vers la bonne saison. "
Mars en entendant ces paroles se précipite chez son frère et lui demande de lui faire un plaisir, un cadeau, juste pour une fois.
- " Prête-moi un jour, mon cher frère. J’ai besoin de voir un pasteur demain et je voudrais lui faire un présent. "
Avril qui est un mois très serviable et qui a un coeur bon accepte sans se douter du dessein de son frère.
- " Prends-le ce jour, je te l’offre, pour toujours. "
Le lendemain, Mars va dans la montagne. Il amène avec lui la grêle, le vent, la pluie et même la neige. Il déchaîne les éléments et notre pasteur se retrouve tout trempé et ses moutons avec lui.
Le soir, lorsque Mars s’approche du feu auprès duquel le berger se réchauffe et fait sécher ses vêtements, il ne peut s’empêcher d’arborer un superbe sourire.
- " Eh bien, berger ! Comment c’est passée ta journée ? "
- " Mal, très mal, répond le berger tout dépité. Il a fait du vent, de la pluie de la grêle et même de la neige. Je ne comprends pas comment le mois d’Avril... "
Mais il ne peut terminer sa phrase car Mars part d’un éclat de rire et lui raconte tout en hoquetant sous l’effet de son rire comment son frère lui a donné un jour.
-" Maintenant, dit-il, je n’aurai plus trente jour mais bien trente et un. Souviens t’en berger pour l’année prochaine... "
Et il s’en va laissant la place au mois d’avril.