Par : Germond de Lavigne, publié dans
L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL, AVRIL 1851
L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL, AVRIL 1851
« Grand'mère! Grand'mère! M'écriai-je, voici le marchand de gâteaux;
viens vite ! J'ai été sage. »
J'entendais en effet au loin, dans la rue du village, la claquette du
pâtissier et il ne venait pas lentement comme chaque jour; comme chaque jour,
il ne s'arrêtait pas de porte en porte; la claquette, aux battements si mal
assurés d'ordinaire, n'alternait plus avec le cri tremblotant du bonhomme; elle
frappait fort et sans cesse. Les petits gâteaux venaient droit à moi, leur plus
constant ami, et je me disais tout joyeux: « Nul ne les arrête au passage, nul
ne me prendra celui que je préfère. »
Mais à mesure que le bruit approchait, un doute cruel grandissait dans
ma tête : mon vieux marchand n'avait ni une démarche aussi précipité, ni un
bras aussi ferme. « Mon Dieu, me disais-je, si ce n'était pas lui ! Ne
viendrait-il plus? Serait-ce maintenant un autre à sa place, et à la place de
mes bons petits gâteaux dorés, les mauvais gâteaux de tout le monde ? »
Il me prenait envie de bouder les nouveaux venus; et cependant,
c'étaient toujours des gâteaux : ils approchaient... je les sentais venir... «
Grand'mère ! Grand'mère ! » Et, traversant la cour à la hâte, je me lançai hors
du logis. Hélas ! Mon bonheur avait été trop grand pour ne pas cacher une
déception cruelle: Point de gâteaux ! Point de marchand jeune ou vieux !... Un
enfant de choeur en costume, portant une immense crécelle, parcourait la rue en
s'arrêtant un instant à chaque porte, et soit qu'il rendit hommage à mon aïeul,
soit qu'il voulut ajouter le sarcasme à la mystification, il fit devant moi sa
pause la plus longue et son tapage le plus acharné. Je rentrai au logis,
trépignant de rage, et j'allai me jeter dans les bras de ma Grand'mère. « Le
méchant, m'écriai-je, il l'a fait pour se moquer de moi ! »
Et je me mis à verser de grosses larmes. « Cher petit ! me dit mon
aïeule, en tirant de son grand sac un bonbon qui me calma soudain, I'enfant de
choeur ne pensait pas à toi; oublies-tu donc que nous sommes au jeudi saint?
Nous n'avons plus de cloche, il venait nous annoncer l'heure des vêpres.
— Comment, Grand'mère, plus de cloche? Je l'ai entendue ce matin...
— Ce matin; mais ce soir elle s'en est allée.
— Où donc, Grand'mère ?
— A Rome, mon enfant.
— A Rome !... et pourquoi ?
— Parce qu'elle y va chaque année le jeudi saint.
— Et pourquoi faire?
— Ah ! bien des choses. Elle va voir le Saint-Père.
— Et les autres?
— Comment les autres?
— Les cloches de la ville, celles des autres églises.
— Elles y vont aussi.
— Quoi, toutes !
— Oh Grand'mère ! Dis-je en souriant... Mais, ajoutai-je avec
inquiétude, quand reviendront-elles ?
— La veille de Pâques, à midi, et elles sonneront bien fort pour
rattraper le temps perdu.
— Oh! Tant mieux ! Je pourrai reconnaître le marchand de gâteaux.
Et Grand'mère, achevant d'essuyer mes larmes par un gros baiser, me prit
par la main et m'emmena à Vêpres.
Chaque année, depuis lors, quand venait le jeudi saint, je me rappelais
la crécelle de l'enfant de choeur, mes petits gâteaux et le départ de la
cloche. Bien des fois je regardais naïvement entre les ouvertures du clocher
pour voir si la place était vide. Bien des fois, doutant de l'assertion de ma
Grand'mère, j'ai demandé au sacristain, au bedeau, à la donneuse d'eau bénite
où allaient les cloches le jeudi saint; tous me répondaient: « Elles vont à
Rome.»
Un jour même, il m'en souvient, le curé du village vint visiter mon
aïeule. « Monsieur le curé, dis-je de mon air le plus câlin et le plus
incrédule, est-il vrai que notre cloche... ?»
Le bon prêtre se mit à sourire. «Oui, mon enfant, me répondit-il, notre
cloche est à Rome. »
Plus tard, quand j'ai pu comprendre bien d'autres traditions populaires,
j`ai cherché à savoir l'origine et le sens de celle-ci. Nul, même à Paris, n'a
pu m'apprendre autre chose que m'avait appris ma Grand'mère.
Y songez-vous d'ailleurs, vous tous qui habitez la grande ville?
Savez-vous ce que c'est qu'une cloche ? Entendez-vous quelquefois cette grande
voix d'airain qui porte les avertissements du Seigneur, et pouvez-vous un jour
dans l'année vous apercevoir de son silence? Non ! Vous qui, pas un instant, ne
vivez sans bruit, vous ne savez pas tout ce qu'il y a de solennel au village
dans ce silence de deux longues journées. Là-bas, la cloche bat sans cesse
comme l'artère au coeur de l'homme; elle salue le soleil lorsqu'il arrive et
lorsqu'il disparaît; joyeuse et vive, elle couvre les premiers vagissements du
nouveau-né; lente et lugubre, elle alterne avec les derniers soupirs de
l'agonisant ; aux travailleurs des champs, elle signale l'heure de la peine et
le moment du repos; partout elle nous parle, partout elle nous accompagne,
partout et toujours on l'entend.
Et soudain, un jour, elle se tait ; il manque en un instant aux
harmonies de la nature cette note vibrante qui les domine et les vivifie, tout
devient silencieux comme la tombe, lugubre comme la fête que célèbre l'Église;
au lieu de la cloche du matin, le coq seul chante, le coq à la voix duquel
Pierre renia le Christ; au lieu de la cloche du soir, retentit seul dans les
airs le cri sinistre de l'oiseau des sépulcres, écho des dernières paroles du
Sauveur expirant: « Eli, Eli, lamma sabacthani ? »
La cloche s'est tue; toutes ont fait silence, et dès que le Seigneur va
mourir, organe de la parole divine, elles se rendent auprès du représentant du
Seigneur.
Les cloches vont à Rome !
Venez, venez avec moi aux faîtes du temple... Les cloches s'ébranlent,
leurs liens se détachent d'eux-mêmes, les murailles leur livrent passage, elles
partent... Oh! Partons avec elles, prenons place dans ce véhicule nouveau;
allons, et que Dieu nous protège !
Déjà le temple est bien loin, puis la ville, puis la terre; nous voici au
milieu de l'espace, toujours nous élevant vers cette voûte immense qui toujours
s'élève; seuls au milieu du silence. Oh! Comme notre course est précipitée! La
lumière, la pensée, ne peuvent s'élancer plus rapides; et là-bas, sous nos
pieds, les villes courent, comme effrayées, se cacher derrière l'horizon.
Voyez de toutes parts ces points noirs qui quittent la terre comme une
nuée d'oiseaux voyageurs, et qui grandissent en s'approchant de nous. Le nombre
en est infini; sous leur rang pressé et sombre, la terre a disparu... les
cloches ! Toutes les cloches!
Celles-ci, pesantes et majestueuses comme l'aigle aux grandes ailes ou
comme le roc de nos contes; celles-là, frêles, fluettes et sautillantes comme
l'alouette ou le roitelet. Oh! les bourdons des grandes villes, les cloches
argentées des manoirs, les cloches de fer des hameaux, les vieux beffrois
verdis d'oxyde, les carillons bavards des villes flamandes, les cloches
bien-aimées de Quasimodo, et celles de Trotty-Weeck! Et là-bas, là-bas, bonne
grand'mère, je la reconnais... la cloche fêlée de notre village !... Oh ! Mes
gâteaux et la crécelle de l'enfant de choeur !
Et tout cela s'élance ! Cette immense migration de métal vole sans
hésiter vers le même but... Rome ! À chaque seconde, le nombre s'accroît, les
rangs se multiplient; et le soleil descend à l'horizon, la terre s'obscurcit,
la lumière un instant encore vacille dans l'espace, puis s'éteint. Le
sifflement de l'air nous dit seul maintenant que nous courons toujours.
Enfin retentit un choc terrible... nous nous arrêtons; Rome est là! Et
venues de tous les points du globe, toutes les cloches chrétiennes se
rencontrent au même instant, se heurtent, s'accumulent et forment, au-dessus de
la ville sainte et des nuages une pyramide incommensurable dont le sommet
touche au firmament.
Et là, elles assistent aux prières que dirige le représentant du
Seigneur; là, elles entendent les litanies lugubres; là enfin, elles
recueillent cette bénédiction solennelle que, du balcon de la basilique
Saint-Pierre, le pontif souverain octroie à la ville et au monde, urbi et orbi.
Puis, émissaires fidèles et rapides, elles s'en retournent, répandant sur leur
passage la sainte bénédiction qu'elles ont reçues, et annonçant bruyamment aux
fidèles le grand jour de la Résurrection.
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