lundi 12 août 2019

La chemise de l’homme heureux


Un roi avait un fils unique qu’il aimait plus que la prunelle de ses yeux. Hélas, ce prince adoré n’était jamais content et il passait des jours entiers, penché à son balcon, le regard perdu dans le lointain. – Désires-tu quelque chose? lui demandait le roi. Dis-moi ce que tu as? – Père, je ne le sais pas moi-même. – Peut-être es-tu amoureux? dit alors le père. Sache en tout cas que si quelque fille a fait battre ton cœur, qu’elle soit la fille du roi le plus puissant de la terre ou une simple bergère, je n’hésiterai pas à te la donner pour épouse. – Non, père, répondit le jeune homme, en vérité je ne suis pas amoureux. Le roi avait tout essayé pour le distraire. Mais hélas! Théâtre, bals, musique, rien n’y faisait. Alors, ne sachant plus que faire, un jour le roi a fait publier une ordonnance. Aussitôt, de tous les coins du monde, on a vu accourir les gens les plus instruits: philosophes, docteurs, savants professeurs. Le roi leur a présenté son fils et a demandé conseil sur ce qui l’inquiétait. Les savants se sont retirés pour réfléchir et après trois jours ils sont revenus. – Majesté, ont-ils dit, nous avons longtemps pensé à ce qui vous tourmente, nous avons consulté les étoiles, et voici ce qu’à notre avis vous devez faire. Il faut que vous cherchiez un homme vraiment heureux et que vous échangiez sa chemise contre celle de votre fils.

Le roi se mit en quête de l’hypothétique chemise et tomba d’abord sur un prêtre. – Es-tu content? lui demanda le roi. – Oui, Majesté. – Je te félicite. Cela te ferait-il plaisir d’être promu évêque? – Plût à Dieu, Majesté! Ce serait pour moi un grand honneur! – Vite, hors d’ici! dit le roi. C’est un homme qui n’est pas satisfait de ce qu’il a et il en voudrait davantage. Un peu plus tard, il entendit dire que le roi son voisin était un homme vraiment heureux: il avait une femme belle et bonne, de beaux enfants et son pays vivait en paix. Le cœur plein d’espoir, le roi dépêcha les ambassadeurs chez ce souverain avec la mission de rapporter à tout prix sa chemise. Le monarque reçut les envoyés et répondit à leurs questions. À la fin il constata: – Il est bien regrettable, lorsqu’on possède tant de belles et bonnes choses, de devoir mourir un jour, et tout abandonner. J’avoue que cette seule pensée m’empêche de dormir tant elle me fait souffrir. Après une telle déclaration, les ambassadeurs revinrent sans remplir leur mission. En proie au désespoir, le roi décida de se distraire à la chasse. À la poursuite d’un lapin, il allait à travers les champs quand il entendit une musique. C’était une claire voix d’homme qui chantait un refrain bien connu. Le roi s’arrêta et il pensa: – Celui qui chante ainsi ne peut être qu’un homme heureux. Guidé par la voix, il pénétra dans une vigne, et il aperçut un jeune garçon qui chantait en transportant son panier débordant de grappes de raisin. – Bonjour, Majesté, dit le jeune homme. De si bonne heure et déjà dans la campagne? – Béni sois-tu, jeune homme, répondit le monarque. Veux-tu m’accompagner vers ma capitale? Tu seras mon ami. – Non, Majesté, je vous en remercie mais je n’y pense pas. Il faut vous dire qu’à aucun prix je ne changerais ma vie. Je me trouve bien comme je suis. – Mais pourquoi cela? Toi, un si joli garçon ... – Excusez-moi, Majesté, mais je vous dis que non! Je suis heureux ainsi. Enfin un homme heureux, pensa le roi. – Écoute-moi bien, jeune homme. Accepterais-tu de me rendre un service?

– Si je le peux, Majesté, pourquoi ne le ferais-je pas, et de tout cœur? – Sois béni, mon garçon, dit le roi. Toi seul peux sauver mon fils. Je te donnerai tout ce que tu veux, si tu me donnes... Et le voilà qui s’approche du jeune homme et commence à défaire sa veste. Mais soudain il s’arrête, les bras ballants, la stupéfaction inscrite sur son visage. C’est que l’homme heureux  ne portait pas de chemise!

samedi 10 août 2019

Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur


Dans l’Évangile de ce jour, Jésus nous invite à choisir. Choisir les vrais biens, ceux qui ne passeront jamais, ceux qui relèvent de l’être et non de l’avoir, ceux qui relèvent de l’amour et non de la possession. Jésus nous invite à choisir Dieu de préférence aux idoles.

Réflexions (de Gilles Baril, 2012)

« Là où est ton trésor, là aussi est ton coeur ». Ces différentes histoires des maîtres avec leurs serviteurs de l'évangile d'aujourd'hui m'en rappellent une autre plus contemporaine:
Il était une fois une bourgeoise, nommée Cristelle. Elle était très exigeante envers Emma, sa gouvernante. Cristelle aimait bien recevoir beaucoup d'amies dans sa belle maison aux mille richesses. Tout devait toujours briller et être parfaitement à l'ordre. Elle recevait beaucoup et aimait bien « paraître ».
Emma était bonne et gentille avec Cristelle. Même si parfois elle la trouvait bien exigeante, surtout la nuit, puisqu'elle devait, à l'occasion, faire la lecture à Mme Cristelle qui souffrait d'insomnie.
Ses journées bien remplies lui offraient de très courts moments de répit. Souvent surchargée. Emma avait pris l'habitude de tout offrir à Dieu dans la prière constante. Elle y trouvait alors le repos, le réconfort et une présence continue. Une présence avec qui elle pouvait partager son quotidien. Seule la prière lui apportait la joie et la motivation dont elle avait besoin.
Un jour, Cristelle alla faire un voyage et emmena Emma puisqu'il lui fallait une « servante ». Mais malheur... L'avion s'écrasa. Aucun survivant.
Arrivée devant saint Pierre, celui-ci demande à Emma ce qu'elle faisait sur terre.
Emma répondit: « Oh! Pas grand-chose. J'étais seulement la domestique de Mme Cristelle ».
Saint Pierre lui fit un grand salut, et avec beaucoup de respect lui désigna l'endroit qui lui était destiné pour l'éternité.
Il s'agissait d'une splendide maison ensoleillée, entourée de fleurs de toutes les couleurs, d'oiseaux, de musique, etc.
Emma saisie d'étonnement demanda à saint Pierre s'il ne s'était pas trompé. Saint Pierre lui confirma que tout ceci était bien à elle.
Un peu plus loin, Cristelle, témoin de la scène, leva le nez et se dit que si une pauvre domestique comme Emma héritait d'une si belle demeure, elle, elle aurait certainement le reste du paradis à elle toute seule.
Arrivée devant saint Pierre, il lui demanda ce qu'elle faisait sur terre. Elle répondit avec prétention qu'elle était grande dame, possédant un domaine, des employés et et que tout ceci était beaucoup de travail, mais qu'elle s'était quand même donnée la peine de profiter de la vie si précieuse que Dieu lui avait donnée.
Saint Pierre lui fit un grand salut et avec respect, lui désigna l'endroit qui lui était destiné pour l'éternité.
Il s'agissait d'une toute petite cabane de bois dont le toit et les murs étaient inachevés, aucune fleur, aucun panorama.
Cristelle, indignée, dit à saint Pierre qu'il faisait certainement une erreur, que tout ceci était impossible.
Saint Pierre leva les épaules, la regarda avec tristesse et lui dit: « Mais, madame, ici nous bâtissons avec les matériaux que vous nous fournissez quand vous êtes sur la terre... »


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 12, 32-48


Gardez vos lampes allumées
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.

 (Début de la lecture brève : En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : «) Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » (Fin de la lecture brève)

Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, Ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : “Mon maître tarde à venir”, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »

Question :


• Que dois-je faire pour être toujours vigilant?


Petit commentaire

« TENEZ VOS LAMPES ALLUMÉES ! »

Un ordre ? Peut-être ! Mais sortant de la bouche de Jésus, n‛est-ce pas davantage une invitation à la clairvoyance, un encouragement à tenir bon pour ne pas se tromper de direction ?
Aujourd'hui, l'Évangile nous rappelle et nous exige de nous tenir toujours prêts «car, c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra» (Lc 12,40). Il faut toujours veiller, nous devons vivre en tension permanente, “désinstallés”, nous sommes des pèlerins sur un monde qui passe, notre véritable patrie étant le ciel. C'est vers ce point où se dirige notre vie; que nous voulions ou non, notre existence terrestre n'est qu'un projet face à notre rencontre définitive avec le Seigneur, et c'est dans cette rencontre quand «à qui l'on a beaucoup donné, on demandera beaucoup; à qui l'on a beaucoup confié, on réclamera davantage» (Lc 12,48). N'est-ce donc pas le moment le plus important de notre vie? Vivons la vie de façon intelligente, rendons-nous compte de quel est le vrai trésor! N'allons guère derrière les trésors de ce monde, comme, d'ailleurs, tant des gens font souvent. N'ayons pas leur mentalité!

D'après la mentalité du monde: autant tu vaux autant tu as! Les personnes sont valorisées à travers l'argent qu'elles possèdent, leur catégorie sociale, leur prestige, leur pouvoir... Mais tout cela, aux yeux de Dieu ne vaut rien du tout! Suppose qu'aujourd'hui l'on découvre que tu as une maladie incurable, et que l'on t'accorde tout au plus un mois de vie... qu'est-ce que tu vas faire de tout ton argent? Et de ton pouvoir, de ton prestige, de ta classe sociale, qu'est -ce que tu vas en faire? Ils vont te servir à rien du tout! Te rends-tu compte que tout ce que le monde évalue autant, le moment de la vérité ne sert à rien? Et alors, lorsque tu regardes en arrière, autour de toi, tu vois que tous ces valeurs sont totalement changés: la relation des personnes qui t'entourent, l'amour, ce regard de paix et de compréhension, deviennent tout à coup les vrais valeurs, les trésors authentiques que tu —derrière les dieux de ce monde— avais toujours méprisés.


En somme, nous n'avons qu'une seule chose à faire : veiller. Il suffit d'être trouvé en train de veiller au retour du maître pour le voir nous servir. En quoi cette vigilance consiste-t-elle ? L'invitation est avant tout celle de la disponibilité. Quelle que soit la tâche du serviteur, celle-ci doit pouvoir être abandonnée à l'instant même où se présentera le maître. Cela suppose pour le serviteur paix et détachement dans tout ce qu'il entreprend, surtout s'il accomplit ce qui lui est demandé précisément au nom du maître. Car aucun travail, aucun service ne saurait prévaloir sur la présence du Seigneur quand il se présente lui-même à notre porte. Or, son appel est souvent discret, presque timide : c'est au coeur de l'entendre en premier. C'est lui d'abord qui doit veiller.
( Les soeurs dominicaines de Taulignan, pour le magazine "Panorama" )
Quel jour reviendra-t-il ?


Veillez, veillez, car vous ne savez
Quel jour reviendra le Seigneur Jésus Christ.
Heureux celui qui, fidèlement,
Attend son Seigneur attardé dans la nuit.

Jésus viendra comme un voleur,
A l’heure où vous n’y pensez pas.
Ce sera peut-être le soir,
Au chant du coq où à minuit !

Tenez vos lampes à la main,
Gardez la ceinture à vos reins,
Lorsque le Maître frappera
Il faut lui ouvrir sans retard.

Si vous restez bien éveillés,
Si vos lampes sont allumées
Vous partagerez le festin
Que Dieu prépare à tous les siens.

Seigneur Jésus, nous t’attendons
Quand tu viendras nous t’ouvrirons ;
Nous prendrons place à tes côtés,
Au banquet de l’éternité !

Veillez, veillez car vous ne savez
Quel jour reviendra le Seigneur Jésus Christ.
Heureux celui qui, fidèlement,
Attend son Seigneur attardé dans la nuit.
 Soeur Magdeleine

jeudi 8 août 2019

Le Trésor Perdu.



Chapitre 1.

Il était une fois un pirate, qui voguait sur les mers.
Le pirate voguait, mais il ne savait pas trop à la recherche de quoi il était.
En tant que pirate, il lui semblait qu'il aurait dû être à la recherche d'un trésor.

Un jour, en accostant sur une île qu'il n'avait pas encore visitée jusque- là, il aperçut un coffre scellé qui gisait là, sur la plage. Tout excité, il se mit en quête d'un objet qui lui permette d'ouvrir le coffre.
C'était la première fois qu'il trouvait un coffre, scellé de surcroît, et qui scintillait de mille feux au soleil.
Il le convoitait.
Surtout, il convoitait ce qu'il y avait à l'intérieur. Il s'imaginait qu'il devait y avoir là un fabuleux trésor, en tous cas si le contenu était aussi magnifique que l'extérieur, qui était tout recouvert de ferronneries ouvragées de grand prix.

Mais le coffre refusait de s'ouvrir.
Il avait beau essayer de le forcer par tous les moyens, il n'arrivait pas à faire céder son cadenas, et cela le rendait fou à lier : il faisait des danses autour du coffre, s'acharnait, essayait tout ce qu'il pouvait trouver pour l'ouvrir, en vain. Le coffre continuait à étinceler au soleil, comme un fruit défendu.
A la fin, le pirate alla s'abriter un peu plus loin sous les feuilles d'un grand arbre tropical, car un lourd orage s'annonçait.
Épuisé, il s'endormit.

Il fut réveillé par le bruit du tonnerre : un coup de foudre le fit sursauter.
Puis des pluies torrentielles s'abattirent sur l'île. Lorsque l'orage fut terminé, et que le soleil recommença à darder ses rayons, le pirate sortit de sa cache pour aller voir ce qu'il était advenu du coffre.

Quelle ne fut pas sa surprise, de voir que la foudre avait ouvert le coffre !
Mais grande fut sa déception, car il vit que le magnifique coffre était vide.

Chapitre 2
.

Le pirate, déçu, repartit voguer sur les mers.
Au matin du douzième jour, il accosta à nouveau sur une île.
Il croyait être arrivé au même endroit, car il y avait aussi un coffre sur le sable fin de la plage.
« Incroyable, se dit-il. Encore ! »

Il s'approcha, mais il ne s'agissait pas du même coffre, celui- ci était plus petit que le premier, et il était aussi légèrement entrouvert.
« Incroyable ! » Se dit le pirate. Il l'ouvrit.

A l'intérieur, d'énormes agates et des pierres précieuses de toutes sortes, ainsi que des louis d'or, étaient amoncelés.
Le pirate n'en croyait pas ses yeux.
Mais qui avait donc pu abandonner là un tel trésor? Comment se faisait-il que personne ne s'en soit encore emparé?
Il regarda alentours. Personne. « C'est incroyable », se dit-il.
Qu'elles étaient les chances pour que lui, un pirate, tombe sur un trésor oublié sur une île déserte, qui n'appartenait à personne?
Il se réjouit.

Le soir, il fit un grand feu et dansa autour du trésor.
Quelle joie ! Il avait trouvé un trésor ! Il était riche ! Il pouvait rentrer chez lui à présent ! Peut-être s'achèterait-il une maison?
Ou un autre bateau plus grand, plus beau.
Il s'endormit, en rêvant à toutes les belles choses que le trésor lui permettrait de faire.

Mais lorsqu'il se réveilla, le pirate avait mal à la tête. Sans doute avait-il trop bu de rhum la veille, mais il lui semblait qu'il n'y avait pas que cela.
Il était de mauvaise humeur. « C'est la faute à ce maudit trésor », maugréa-t-il. Et il donna un coup de pied dans le coffre, faisant tinter et tomber une agate ou deux sur le sable. « Ce trésor va me priver de ma liberté », pensa-t-il.

Et, comme d'autres pirates avant lui, le pirate décida de ne pas prendre le trésor, et de ne pas rentrer chez lui.

Chapitre 3


Lorsqu'il fut en mer, et bien loin de l'île, le pirate fut pris de remords. Qu'est-ce qui lui avait pris?  Quelle chance y avait-il pour qu'une occasion pareille se représente? Ses ancêtres avaient fait parler les armes et couler le sang dans l'espoir de trouver un tel trésor, en vain. Ils avaient tous fini pauvres comme job, et pendus haut et court.
Et lui, il en trouvait un, mais il le laissait à la merci de la mer et des crabes? Qu'est-ce qui n'allait pas chez lui?
Bon sang! pensa-t-il. Quel imbécile je fais ! Il faut que j'y retourne !

Retrouver l'île lui prit des jours et des jours. Il se trompait sans cesse de direction. Puis, il essuya des tempêtes.
Un jour enfin, la plage tant recherchée apparut devant la proue de son navire. Il était tellement impatient de retrouver son trésor, qu'il se jeta à l'eau et nagea jusqu'au rivage, sans attendre d'avoir pied.

De loin, il voyait le petit rectangle rouge du coffre se détacher sur la grande étendue blanche et cristalline du sable. Il lui tardait de prendre ces petites pierres étincelantes dans ses mains, et de se sentir comblé, un homme riche à nouveau.

Mais lorsqu'il arriva et se pencha sur le coffre, il vit que celui-ci était vide : quelqu'un d'autre avait dû passer par là.

Le pirate pleura amèrement de sa déconvenue.
Mais il en tira les leçons pour plus tard : la prochaine fois que je trouverai un trésor, se dit-il, je ne laisserai personne s'en approcher, et il sera à moi.
La liberté n'est un trésor que si elle est partagée, et le vrai trésor est d'avoir un port où accoster.

Et sur ce, un peu triste, le pirate repartit voguer sur les mers.

                                                       FIN

Ce conte est dédié à tous les pirates de ce monde, en espérant qu'il vous fera réfléchir...
(Si tant est qu'un pirate réfléchit.)


mardi 6 août 2019

JE CHOISIS DE VIVRE… en co-création


Il n’est pas impossible que durant ces mois d’été, nous soyons témoins (directs ou indirects) de toutes ces pollutions qui défigurent la terre: déchets, dégradation, urbanisation sauvage, nature empoisonnée... Le souci de la transmission d’une terre viable aux générations futures ne peut nous laisser indifférents. Car si la Création se poursuit, la décréation peut, elle aussi, être à l’oeuvre. Alors, cette semaine, prenons le temps de nous arrêter pour contempler ce qui s’offre à nos yeux : paysages urbains ou naturels, routes ou chemins de traverses, immeubles ou arbres des forêts, eau du robinet ou source des montagnes... Où que nous soyons, reconnaissons ce que l’humanité a fait et devenons avec Dieu co-responsables de la Création.
Ne vis pas sur cette terre
à la façon d'un locataire
ou bien comme en villégiature
dans la nature.
Vis dans ce monde
comme si c'était la maison de ton père,
crois aux grains,
à la terre, à la mer,
mais avant tout à l'humain.
Aime le nuage, la machine et le livre
mais avant tout aime l'humain.
Sens la tristesse de la branche qui se dessèche,
de la planète qui s'éteint,
de l'animal infirme,
mais avant tout la tristesse de l'humain.
Que tous les biens terrestres
te prodiguent la joie,
que l'ombre et la clarté
te prodiguent la joie,
que les quatre saisons
te prodiguent la joie,
mais avant tout que l'humain
te prodigue la joie.
NAZIM HICKMET

lundi 5 août 2019

Les visages sur le mur


Deux sœurs vivaient ensemble ; l'aînée était très belle et la cadette très laide. La belle était courtisée par tous les jeunes hommes des environs, et celle qui était laide n'attirait même pas le regard des vieillards. Et pourtant, la vilaine avait un cœur en or, et la belle était méchante et prétentieuse. Ainsi va le monde ! 

Un soir, la jeune fille laide se dit : « Ici, rien de bon ne m'attend. Je construirai une maison à la montagne et j'y vivrai seule. Plus personne ne verra mon visage ni ne se moquera de moi. »
Au petit matin, elle quitta le village et se dirigea vers la montagne. La jeune fille marcha toute la journée, et ses jambes étaient fatiguées lorsqu'elle aperçut enfin un filet de fumée s'élever au-dessus de la vallée. Elle s'approcha et vit, assise devant une jolie petite maison, une vieille femme aveugle. Elle avait des nattes grises, mais ses lèvres étaient d'un rouge éclatant et ses dents brillaient comme des diamants. Plus étonnant encore, elle avait deux visages, l'un devant et l'autre derrière. « C'est sûrement une sorcière », pensa la jeune fille.

Néanmoins, elle la salua très poliment et s'enquit de sa santé. « Je me porte bien, merci, répondit la sorcière. Seuls mes yeux ne voient plus comme avant. C'est pourquoi je cherche une servante. Ne voudrais-tu pas travailler pour moi ? Tu auras un bon salaire et à manger autant que tu voudras.
— Pourquoi pas, répondit la jeune fille en se disant : "Je serai bien ici et les yeux aveugles ne verront pas ma laideur." »
La jeune fille laide travailla donc chez la sorcière et s'en trouva bien. Tous les jours, elle ajoutait une pièce d'or dans un petit coffret et elle mangeait à satiété. La sorcière lui avait même donné une jolie robe. La jeune fille la méritait bien, car elle servait sa maîtresse loyalement, ne profitant pas du fait que la vieille femme était aveugle. Elle balayait la poussière et raccommodait le linge avec de tout petits points. Le temps passa et une année s'écoula.
« Ton service chez moi se termine, dit un jour la sorcière à la jeune fille. Tu peux à présent rentrer chez toi.
— Oh non ! s'écria-t-elle. Je veux rester ici. Toi, tu ne vois pas la laideur de mon visage, tu ne connais que le son de ma voix et le travail de mes mains. Mais les autres se moquent de moi. Je ne veux plus jamais les revoir !
— Tu as un visage ingrat, mais un cœur en or, répondit la sorcière. Mes yeux paraissent aveugles, mais ils voient beaucoup mieux que ceux des autres. N'as-tu pas remarqué que j'en ai quatre ? Quand deux dorment, les deux autres restent éveillés. Je connais ton visage depuis le jour où tu es arrivée et, en vérité, il m'importe peu qu'il soit beau ou laid. Mais cela semble vital pour toi et c'est pourquoi j'ai décidé de t'aider. À présent, entre dans la maison et touche le miroir qui est contre le mur. »
La jeune fille fit comme la vieille femme lui avait dit. La tête baissée – pour éviter de voir son visage – elle tendit la main vers le miroir. Soudain, celui-ci s'ouvrit comme une porte, et derrière lui une autre pièce apparut. Sur les murs, il y avait des centaines de visages ! « Vas-y, choisis celui qui te plaît ! » commanda la sorcière. La jeune fille, émerveillée, regarda attentivement tous ces innombrables visages, et finit par en choisir un, gentil et souriant, avec de grands yeux. Dès qu'elle l'eut désigné, la sorcière prit le visage de la jeune fille dans ses mains et le suspendit au mur. Puis elle posa sur sa tête le nouveau visage. Comme elle était belle à présent ! « Rentre chez toi et vis en paix ! » lui dit la sorcière. Puis elle tendit à la jeune fille son coffret en clamant : « Double est ma face, que double soit ton contenu ! » Aussitôt dit, aussitôt fait, le coffret fut immédiatement rempli de pièces d'or. La jeune fille remercia la sorcière et lui fit ses adieux. Puis elle rentra chez elle en courant. Elle était heureuse, belle et riche, que demander de plus !
Sa sœur aînée n'arriva pas à en croire ses yeux ; elle ne reconnut sa cadette qu'au son de sa voix. Mais ce changement ne lui plut guère, car la laide était maintenant plus belle qu'elle. « Moi aussi, j'irai dans la montagne », se dit-elle quand elle eut appris comment sa sœur avait réussi. Si la sorcière avait su rendre si beau le visage si laid de sa sœur, le sien, déjà si gracieux, deviendrait le plus beau du monde. Puis, sans tarder, la sœur aînée prit la route. Elle marcha toute la journée et commençait à être fatiguée lorsqu'elle vit un filet de fumée s'élever au-dessus de la vallée. Elle s'y dirigea et arriva près d'une jolie maisonnette devant laquelle était assise une vieille femme aveugle. Elle avait des nattes grises, mais ses lèvres étaient d'un rouge éclatant et ses dents brillaient comme des diamants. Plus étonnant encore, elle avait deux visages, l'un devant et l'autre derrière.
« C'est la sorcière ! » pensa la jeune fille. Elle fit une grimace désobligeante – puisque la vieille femme ne voyait rien – puis, d'une voix mielleuse, elle s'enquit de sa santé. Et la sorcière la prit à son service, tout comme sa sœur.
La belle jeune fille fit semblant de travailler. Tantôt elle faisait un peu de bruit en remuant quelques objets, tantôt elle donnait de petits coups de balai, mais elle passait le plus clair de son temps devant la glace à s'admirer. La poussière s'accumula bientôt dans tous les coins de la maisonnette et le linge fut raccommodé très grossièrement. Néanmoins, tous les jours, la jeune fille mangeait à volonté et elle recevait également une pièce d'or, qu'elle rangeait dans son coffret. Ainsi, une année passa.
« Ton service chez moi touche à sa fin, dit un jour la sorcière. À présent, tu peux rentrer chez toi.
— Oh non ! objecta la jeune fille. Je ne veux rentrer qu'avec un nouveau visage !
— C'est ce que tu veux ? Entre donc dans la maison et touche le miroir », répondit la sorcière.
La jeune fille se dépêcha de rentrer, tendit la main, et le miroir s'ouvrit comme une porte. Derrière lui, il y avait une autre pièce où d'innombrables visages étaient accrochés aux murs. « Ferme les yeux et ne les ouvre pas avant que je ne te le dise », ordonna la sorcière. Puis elle prit la tête de la jeune fille dans ses mains, ôta son joli visage et le suspendit au mur. Elle posa ensuite sur la tête de la jeune fille le visage de sa sœur cadette.
Puis elle lui tendit son petit coffret, après y avoir jeté de la poussière ramassée dans un coin de la pièce et avoir dit : « Double est ma face, que double soit ton contenu ! » Elle conduisit ensuite la jeune fille devant la maison et lui dit : « Tu peux ouvrir les yeux à présent et rentrer chez toi. » 
La jeune fille ne dit ni au revoir ni merci et descendit la colline en courant, pressée qu'elle était de rentrer au village. Vous pouvez aisément imaginer ce qu'elle ressentit quand elle se vit dans un miroir et qu'elle entendit les quolibets des voisins. Lorsqu'elle ouvrit le coffret, un nuage de poussière s'en échappa et se déposa sur ses cheveux. Elle ne réussit plus jamais à les démêler… Elle fut si honteuse que, très vite, elle quitta le village. Personne ne sut où ses jambes l'avaient guidée, et plus jamais dans la région on n'entendit parler d'elle. Sa sœur cadette épousa un homme beau et aimable, et ils vécurent heureux et en paix. Certes, le beau visage de la jeune femme allait vieillir un jour, mais « un cœur bon le reste toute une vie ».

samedi 3 août 2019

LA PARABOLE DES SEPT VASES REMPLIS D’OR Pierre-Gervais Majeau, prêtre

Un barbier passait dans un boisé lorsqu’il entendit une voix enjôleuse : « Tu aimerais posséder les sept vases remplis d’or? » « Bien sûr! » s’écria-t-il. « Alors, retourne chez toi et tu les y trouveras. » Le barbier rentra promptement chez lui. Effectivement, les sept vases trônaient au milieu du logis – tous remplis d’or, sauf un qui ne l’était qu’à moitié. Le barbier éprouva à cet instant un impérieux besoin de le remplir. Il vendit tous les biens qu’il jugeait superflus pour les convertir en or, qu’il déposa dans le vase à moitié plein. Mais le vase demeurait à moitié plein. Il s’acharna tout de même. Il épargna, lésina sur tout, se priva et priva sa famille, en vain : quelle que fût la quantité d’or qu’il déposait dans le vase, celui-ci ne se remplissait jamais.

Alors un jour, il demanda au roi une augmentation : on doubla son salaire. Et la bataille reprit pour remplir le vase. L’homme en vint même à mendier. Le roi finit par s’étonner de l’apparence misérable du barbier : « Que vous arrive-t-il, mon brave? Vous étiez si heureux auparavant. Depuis qu’on a doublé votre salaire, vous semblez abattu. N’auriez-vous pas les sept vases d’or en votre possession? » Le barbier s’étonna : « Qui vous a dit cela, Majesté? » Le roi se mit à rire : « Personne ne m’en a rien dit, mais vos symptômes parlent pour vous! Le fantôme m’a également offert ces sept vases il y a longtemps. Je lui ai demandé si l’argent pouvait être dépensé ou simplement entassé, et le fantôme à disparu sans mot dire. Cet argent ne peut être dépensé : il apporte seulement avec lui le besoin impérieux de l’entasser. Allez rendre les vases au fantôme et vous retrouverez le bonheur. » (Un conte d’Anthony De Mello)

Ce conte s’actualise constamment à travers le monde et les siècles. Qui n’aimerait pas posséder ces sept vases d’or lui assurant la puissance, le pouvoir, le prestige, l’ascendance? Qui n’aimerait pas un jour pouvoir contrôler les autres par la puissance de l’argent. Ce barbier rêvait de posséder sept vases bien remplis mais comme il en manquait un peu au septième, il en éprouva une immense déception. En effet, on est jamais assez riche et puissant car la richesse est une maitresse qui exige une soumission totale en rendant le coeur insensible aux détresses humaines. Elle exige qu’on la serve sans conditions. Cela explique qu’aujourd’hui les richesses de ce monde soient possédées par une infime partie de l’humanité. Tandis que quelques personnes vivent dans l’opulence, des masses humaines souffrent de maladies et de la faim. Ce drame des inégalités se perpétue au cours des siècles et sur tous les continents et est à la base de toutes les guerres, de toutes les révolutions, de tous les mouvements de libération.

Ce conte me rappelle une autre histoire. « Il y avait un homme riche dont la terre avait beaucoup rapporté. Il se demandait : « Que vais-je faire? Car je n’ai pas d’endroit où engranger ma récolte. » Puis il se dit : « Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes anciens greniers, j’en bâtirai de plus grands encore et j’y entasserai tout mon blé et mes biens.» Et je me dirai à moi-même : « Te voilà enfin riche et avec des réserves pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois, fais bombance, gâte-toi! » Mais Dieu lui dit : « Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura? » Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s’enrichir auprès de Dieu. » (Lc 12,16-21) Cette parabole de Luc nous pose la vraie question : être riche pour soi ou en vue du Royaume? Vivre centré sur soi ou vivre selon l’esprit du Royaume!
Dans la foi, nous réalisons que l’argent est un outil possible de promotion humaine et des valeurs du Royaume tout comme il peut devenir un outil de la promotion de soi et des valeurs étrangères au Royaume : puissance, exploitation, domination, faire-valoir. Jésus nous rappelle le danger des richesses et il nous rappelle que nous ne pouvons servir deux maîtres à la fois. « Faites-vous un trésor inaltérable dans les cieux; là ni voleur n’approche, ni mite ne détruit. Car où est ton trésor, là aussi est ton coeur. » (Lc 12, 33-34) Alors dis donc! Où est ton trésor?

Ces sept vases remplis d’or deviennent des symboles de notre quête d’absolu. Aurons-nous l’audace de choisir comme valeur absolue, la quête du Royaume, la quête de la vie éternelle en assujettissant tous les autres biens à cette quête? Vivons donc maintenant en endossant les valeurs du Sermon sur la montagne, en endossant les valeurs des Béatitudes pour nous maintenir dans ce Royaume et pour y grandir sans cesse. Nous découvrirons alors que ces vases d’or du conte ont rendu ce pauvre barbier esclave et désespéré. Le maître qu’il avait choisi de servir lui empoissonnait la vie. Il était loin de se retrouver sur le chemin de la plénitude de la vie impérissable.