lundi 5 avril 2021

Les cloches d’Alsace

 

Auteur : Bazin, René | Ouvrage : Autres textes.

Temps de lecture : 10 minutes

Jean Oberlé, la veille de Pâques, monte au sommet de la montagne de Saint-Odile, où il doit rencontrer Odile Bastian. Des pèlerins sont venus de divers points de l’Alsace, pour visiter le sanctuaire et entendre les cloches.

Le jour bleuissait dans le pli des ravins. C’était l’heure où l’attente de la nuit ne semble plus longue, où le lendemain se lève déjà dans l’esprit qui songe.

En quelques minutes, Jean eut retraversé la cour, suivi les corridors du monastère, et ouvert la porte qui donne sur un jardin en angle aigu, à l’est des bâtiments. C’est là que tous les pèlerins de Sainte-Odile se réunissent pour voir l’Alsace, quand le temps est clair. Un mur, à hauteur d’appui, longe la crête d’un bloc énorme de rocher qui s’avance en éperon au-dessus de la forêt. Il domine les sapins qui couvrent les pentes de toutes parts. De l’extrême pointe qu’il emprisonne, comme de la lanterne d’un phare, on découvre à droite tout un massif de montagnes, et la plaine d’Alsace en avant et à gauche. En ce moment, le brouillard était divisé en deux régions, car le soleil était tombé au-dessous de la crête des Vosges. Tout le nuage qui ne dépassait pas cette ligne onduleuse des cimes était gris et terne, et, immédiatement au-dessus, des rayons presque horizontaux, perçant la brume et le colorant, donnaient à la seconde moitié du paysage une apparence de légèreté, de mousse lumineuse. D’ailleurs, cette séparation même montrait la vitesse avec laquelle le nuage montait de la vallée d’Alsace vers le soleil en fuite. Les flocons emmêlés entraient dans l’espace éclairé, s’irradiaient, et laissaient apercevoir ainsi leurs formes incessamment modifiées, et la force qui les enlevait, comme si la lumière eût appelé leurs colonnes dans les hauteurs.

Dans l’étroit refuge ménagé pour les pèlerins et les curieux, il y avait, à l’entrée, un homme âgé, portant le costume des vieux Alsaciens du nord de Strasbourg ; près de lui, le prêtre aux cheveux gris frisés, que les enfants avaient salué le matin, sur la pente de Sainte-Odile ; à deux pas plus loin, le jeune ménage de paysans wissembourgeois, et, à l’endroit le plus aigu, serrés l’un contre l’autre, assis sur le mur, deux étudiants qu’on eût dits frères, à cause de leurs lèvres avançantes, de leurs barbes séparées au milieu et toutes fines, l’une blonde et l’autre châtaine. C’étaient tous des Alsaciens. Ils échangeaient des propos lents et banals comme il sied entre inconnus. Quand ils virent s’avancer Jean Oberlé, plusieurs se détournèrent, et ils se sentirent liés tout à coup par la communauté de race qui s’affirmait dans la commune défiance.

— Est-ce un Allemand, celui-là ? dit une voix.

Le vieux qui était près du prêtre jeta un coup d’œil du côté du jardin, et répondit :

— Non, il a les moustaches françaises et un air de chez nous.

Le groupe, rassuré, le fut davantage encore lorsque Jean eut salué le curé en alsacien, et demandé :

— Les cloches d’Alsace seraient-elles en retard ?

Ils sourirent tous, non pour ce qu’il avait dit, mais parce qu’ils se sentaient entre eux, chez eux, sans témoin gênant.

Les cloches n’étaient pas en retard. Dans la brume qui montait, leurs voix étaient encloses et serrées. Elles s’échappèrent tout à coup du nuage, et on eût dit que chaque paquet de brouillard éclatait comme une bulle en touchant le mur, et versait à la cime du mont sacré l’harmonie d’un clocher. « Pâques ! Pâques ! Le Seigneur est ressuscité ! Il a changé le monde et délivré les hommes ! Les cieux sont ouverts ! » Elles chantaient cela, les cloches d’Alsace. Elles venaient du pied de la montagne, et de loin, et de bien loin ; voix de petites cloches et voix de bourdons de cathédrales ; voix qui ne cessaient point, et, d’une volée à l’autre, se prolongeaient en grondements ; voix qui passaient, légères, intermittentes et fines, comme une navette dans la trame ; chœur prodigieux dont les chanteurs ne se voyaient point l’un l’autre ; cris d’allégresse de tout un peuple d’églises : cantiques de l’éternel printemps, qui s’élançaient du fond de la plaine voilée de nuages, et montaient pour se fondre tous ensemble au sommet de Sainte-Odile. La grandeur de ce concert des cloches avait rendu silencieux les quelques hommes qui étaient là groupés. L’air priait. Les âmes songeaient au Christ ressuscité. Plusieurs songeaient à l’Alsace.

— Il y a du bleu, dit une voix.

— Du bleu, là-haut, répéta une voix de femme, comme en un rêve.

On l’entendit à peine, dans le mugissement de sons qui soufflait de la vallée. Cependant, tous les yeux à la fois se levèrent. Ils virent que, dans le ciel, dans la masse des brumes galopant à l’assaut du soleil, des abîmes bleus s’ouvraient et se comblaient avec une rapidité vertigineuse. Et, quand ils regardèrent de nouveau en bas, ils reconnurent que le nuage aussi se déchirait sur les pentes. C’était l’éclaircie. Des parties de forêt glissèrent dans les fentes du brouillard en mouvement, puis d’autres, des crevasses noires, des halliers, des roches. Puis, brusquement, les derniers lambeaux de brume étirés, tordus, lamentables, montèrent en tourbillons, frôlèrent la terrasse, la dépassèrent. Et la plaine d’Alsace apparut, bleue et dorée. Un de ceux qui regardaient cria :

— Que c’est beau !

Tous se penchèrent en avant, pour voir, dans l’ouverture de la montagne, la plaine qui s’élargissait à l’infini. Toutes ces âmes d’Alsaciens s’émurent. Trois cents villages de leur patrie étaient au-dessous d’eux, dispersés dans le vert des moissons jeunes. Ils s’endormaient au son des cloches. Chacun n’était qu’un point rose. Le fleuve, presque à l’horizon, mettait sa barre d’argent bruni. Et au-delà, c’étaient des terres qui se relevaient, et dont le dessin se perdait rapidement dans les brouillards encore suspendus au-dessus du Rhin. Tout près, en suivant les pentes des sapinières, on voyait, au contraire, les moindres détails de la forêt de Sainte-Odile. Elle avançait dans la vallée plusieurs caps de verdure sombre, elle recevait entre eux la verdure pâle des premiers prés. Tout cela n’était plus éclairé que par le reflet du ciel encore plein de rayons. Aucune partie éclatante n’attirait le regard. Les terres fondaient leurs nuances en une harmonie, comme les cloches fondaient leurs voix. Le vieil Alsacien qui se tenait aux côtés du prêtre, dit, en étendant le bras :

— J’entends les cloches de la cathédrale.

Il montrait, dans le lointain des terres plates, la flèche célèbre de Strasbourg, qui avait l’air d’une améthyste, haute comme un ongle. Maintenant qu’ils voyaient le rose des villages, ils croyaient reconnaître le son des cloches.

— Moi, dit une voix, je reconnais le carillon de l’abbaye de Marmoutier. Comme il sonne bien !

— Moi, fit un autre, la cloche d’Obernai.

— Moi, celles de Heiligenstein. Le paysan qui était venu des environs de Wissembourg dit aussi :

— Nous sommes trop loin pour entendre ce que chante le clocher de Saint-Georges de Haguenau. Pourtant, écoutez,… tenez,… à présent ?

Le vieil Alsacien répéta gravement :

— J’entends la Cathédrale.

Puis il ajouta :

— Regardez encore là-haut !

Ils virent tous alors que le nuage était monté très haut, jusqu’aux régions où passaient encore les rayons du soleil. Le nuage, informe aux flancs de la montagne, s’était étendu dans le ciel, en travers, et faisait comme une bande de gerbes de glaïeuls jetée au-dessus des Vosges et de la plaine. Il y en avait de rouges comme du sang, et d’autres plus pâles, et d’autres qui étaient comme de l’or en fusion. Et tous les témoins élevés entre les deux abîmes, ayant suivi du regard la longue traînée lumineuse, remarquèrent qu’elle éclairait de son reflet la terre, et que les maisons lointaines de la ville capitale et la flèche de la cathédrale ressortaient, en lueur fauve, de l’ombre qui s’épaississait.

— Cela ressemble à ce que j’ai vu dans la nuit du 23 août 1870, fit le vieil Alsacien. J’étais ici même…

Ils avaient entendu bien des fois citer cette date, même les jeunes. Les regards se fixèrent plus tendrement sur la petite flèche d’où arrivaient encore un peu de lumière et le son des cloches ressuscitées.

— J’étais ici avec des femmes et des filles des villages d’en bas, qui étaient montées parce que le bruit du canon redoublait. Nous entendions le canon comme à présent les cloches. Les bombes éclataient comme des fusées. Nos femmes pleuraient ici où vous êtes. Ce fut cette nuit-là que la bibliothèque prit feu, que le Temple-Neuf prit feu, et le Musée de peinture, et dix maisons du Broglie. Alors, il s’éleva une fumée jaune et rouge, et les nuages ressemblèrent à ceux que vous regardez. Strasbourg brûlait. Ils ont lancé contre elle cent quatre-vingt -treize mille obus !

Jeune, un des étudiants tendit le poing.

— À bas ! Grommela l’autre.

Le paysan quitta sa toque, et la garda sous son bras, sans rien dire.

Les cloches sonnaient moins nombreuses. On n’entendait plus celles d’Obernai, ni celles de Saint-Nabor, ni d’autres qu’ils avaient cru reconnaître. Et c’étaient comme des lumières qui s’éteignent. La nuit venait.

Jean vit que les deux femmes étaient près de pleurer, et que tous se taisaient.

— Monsieur l’abbé, dit-il, pendant que les cloches sonnent encore la résurrection, faites donc une prière pour l’Alsace.

— C’est bien, mon petit, dit le paysan voisin de l’abbé ; c’est bien, tu es du pays !

En même temps, la face lourde et lasse du prêtre se renouvela. Il y eut quelque chose de brisé dans le tremblement de sa voix ; une très ancienne souffrance, jeune encore, parla par ses lèvres, et il dit, tandis que tous regardaient comme lui Strasbourg, la ville que la nuit effaçait :

— Mon Dieu, voici, que nous voyons, de votre Sainte-Odile, presque toute la terre bien-aimée, nos villes, nos villages, nos champs. Mais elle n’est pas toute ici, et, de l’autre côté des montagnes, c’était aussi la terre de chez nous. Vous avez permis que nous fussions séparés. Mon cœur se fend d’y penser, car, de l’autre côté des montagnes, la nation que nous aimons est celle que vous aimez encore. C’est la plus vieille des nations chrétiennes, c’est la plus proche de l’aménité divine. Elle a plus d’anges dans son ciel, parce qu’elle a plus d’églises et de chapelles, plus de tombes saintes à défendre, plus de poussière sacrée mêlée à ses guérets, à ses herbes, aux eaux qui la pénètrent et la nourrissent. Mon Dieu, nous avons souffert dans nos corps, dans nos biens ; nous souffrons encore dans nos souvenirs. Faites durer nos souvenirs cependant, et que la France non plus n’oublie pas ! Faites qu’elle soit la plus digne de conduire les nations. Rendez-lui la sœur perdue, qui peut revenir aussi…

— Amen !

— Comme reviennent les cloches de Pâques !

— Amen ! Firent deux voix d’hommes. Amen ! Amen !

Les autres témoins pleuraient en silence. Il n’y avait plus qu’un son grêle d’une seule cloche, dans l’air froid qui montait du gouffre. Les sonneurs devaient descendre des clochers perdus dans cette ombre qu’était devenue la plaine.

Au-dessus de la haute plate-forme du jardin, le nuage assombri, emporté vers le couchant, ourlait encore d’un violet pourpre la crête des Vosges. Des étoiles s’ouvraient, dans les profondeurs pleines de nuit, comme les premières primevères qui éclosaient, à cette heure même, sous les sapins.

 

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